Alabama : l’enseignement public en grand danger ?

 

Un lampadaire porte une bougie électrique, imperturbable, symbole de la révolte « Civil Rights ». L’Eglise baptiste, qui le chaperonne, tout de rouge brique vêtue, vigile au coin de la rue   Dexter dans Montgomery, capitale de l’Etat de l’Alabama, a résonné des discours de Martin Luther King, qui y a officié comme pasteur de 1950 à 1959.  Ce carrefour fut longtemps le point de ralliement des manifestations en faveur de l’égalité des noirs, point de départ vers le Parlement de l’Etat situé un peu plus haut sur Capitol Hill. L’activiste croyait en une éducation  émancipatrice. Son credo en la matière était « L’intelligence plus le caractère (…), voilà le vrai but de l’éducation. »

Martin Luther King fit de l’école et des transports, alors théâtres de ségrégation sous le panneau suprémaciste « Réservé aux Blancs » ses chevaux de bataille. L’Alabama, dans la constitution exigée à chaque Etat en 1868 après la guerre civile lors de la Reconstruction,  avait inclus un article stipulant « "Des dispositions appropriées seront prises pour l’éducation des enfants blancs et de couleur  dans des écoles séparées." Ce mandat a mené à la création d’un système d’éducation appelé « distinct mais égal », qualifié d'hypocrite par les association  afro-américainesde l'époque Par conséquent, deux associations professionnelles ont vu le jour pour représenter les enseignants dans ce système scolaire divisé : l’Alabama Education Association, qui représentait les enseignants des écoles blanches, et l’Alabama State Teachers Association, qui représentait les enseignants des écoles non blanches. Ce système fut l’objet de critiques et manifestations du mouvement pour les  »civil rights ». En 1969, la ségrégation bannie, l’Alabama Education Association et l’Alabama State Teachers Association fusionnent pour conserver le nom d’Alabama Education Association (AEA).

Leur siège est situé non loin de l’Eglise de la rue Dexter.  Leurs 90 000 membres, professeurs, salariés des établissements scolaires, chauffeurs de bus scolaires, retraités, directeurs et surintendants sont de tous les combats de l’éducation.  Dont certains rappellent les clivages des temps héroïques. « L’Alabama est un Etat conservateur, républicain» explique Thomas T.C. Coley, le Southern Regional Manager, interviewé à Montgomery lors de nos enquêtes en octobre 2024 avant l’élection présidentielle. L’Alabama a voté massivement pour le candidat Trump.   64.6% des électeurs de l’Etat ont assuré une confortable garantie pour Trump d’obtenir les 9 grands électeurs en jeu. Un score au-dessus de 60% pour le candidat républicain est une tradition bien ancrée dans cet Etat   62% en 2020, 62,7% en 2016, 60,7% en 2012.

https://www.nbcnews.com/politics/2024-elections/alabama-results

Un enjeu particulier

Mais cette fois l’enjeu éducatif est plus dense : Trump veut fermer le ministère de l’Education de Washington sans doute en plusieurs étapes, car il doit d’abord obtenir l’aval du Congrès et un certain nombre de sénateurs et représentants y compris républicains sont hostiles à cette mesure. La tâche de nombreuses organisations dédiées à l’éducation dans le sud sera doublement ardue.

D’abord,l’Alabama Education Association (AEA) n’est pas un syndicat, stricto sensu bien que certains écrivains et opposants politiques l’aient qualifié de cette manière. Dans le sud conservateur des États unifiés, le terme "syndicat" est souvent associé au communisme. Selon Thomas T.C. Coley, le gestionnaire régional du Sud, « l’AEA n’est pas un syndicat parce que la loi de l’État interdit aux fonctionnaires d’être représentés par un syndicat au sens traditionnel. C’est pourquoi l’AEA ne peut pas appeler à la grève ou engager des négociations collectives. Elle est plutôt reconnue officiellement comme une organisation professionnelle financée exclusivement par les cotisations de ses 90 000 membres. "

En 2023, le politologue Thomas Vocino a fait remarquer dans la *Encyclopedia of Alabama* que l’AEA est « probablement l’une des principales associations d’éducation de l’État au pays pour ce qui est de représenter les enseignants sans représentation syndicale, comme c’est le cas dans de nombreux États à l’extérieur du Sud ». Il reste donc le lobbying auprès des élus et les procès, l'action légale (trois avocats permanents au sein de l'AEA plus des correspondants locaux). A condition de partir avec un programme clair et qui génère l’adhésion de tous les membres.

Mais Trump a fixé une ligne de démarcation très concrète avec le Projet 2025 qui théorise la fermeture du ministère et le transfert des compétences (à défaut des subventions, débat en cours) aux Etats et qui peut générer de la zIzanie dans les rangs.  Voilà donc l’AEA sommée de choisir, et de faire de la politique. Le Capitole de l’État de l’Alabama est situé à seulement trois pâtés de maisons du siège de l’AEA, mais il semble distant. « La politique est un autre monde avec ses propres codes », a souri Coley. « Nous ne faisons pas de politique parce que cela peut créer des divisions. L’Alabama est un État conservateur. La plupart de nos membres sont probablement républicains, mais l’association doit respecter la minorité. Par conséquent, nous n’avons pas approuvé un candidat au niveau national, mais nous avons fait des recommandations au niveau de l’État sur les questions locales », a-t-il ajouté . « L’État publie environ 1 200 textes juridiques par an, dont environ 200 relatifs à l’éducation. Nous examinons tous ces documents, car certains peuvent être liés à l’éducation. » 

En tant qu’affiliée de l’Association nationale de l’éducation (NEA), la plus grande organisation professionnelle d’employés au pays, l’AEA a pour mission « de promouvoir l’excellence dans le domaine de l’éducation. L’Alabama Education Association doit agir en tant que défenseur de ses membres et mener la promotion d’une éducation publique équitable et de qualité pour une population diversifiée. » 

Cette fois, il s’agira de ne plus rester dans le flou des grands principes, mais bien d’un débat de fond quant à la définition du cadre institutionnel. L’éducation est-elle plus performante quand elle est pilotée au niveau des Etats, selon le critère de la liberté de choix des parents y compris au détriment de l’enseignement public ?

Paul Hubbert, le chef de l’AEA, a déclaré à l'époque qu’il se battrait pour garder les écoles à charte hors d’Alabama, comme indiqué par le Press-Register en 2009. Les écoles à charte sont des établissements privés qui reçoivent un financement partiel de la part des pouvoirs publics et sont plus ou moins réglementés par ces derniers.

Il y a eu et continue d’avoir un débat controversé sur les principes idéologiques et les questions pédagogiques liées à la performance scolaire.  Le Project 2025 plaide pour la liberté de choix et donc l’existence des charter schools. Que vont décider les membres de l’association ? Et comment sera recueilli leur choix ?

 

LEGENDES  Martin Luther King devant le Capitol Hill de Montgomery lors d'une manifestation contre la ségrégation dans les écoles - Article du journal de l'AEA - Le siège de l'association (Source:AEA)

CHOOSE ACT la cible

L’AEA affronter un autre défi : le Parlement de l’Alabama a déjà tranché : une loi nommée CHOOSE Act a été votée en 2024 (signée par le gouverneur en mars) par l’ancienne équipe de parlementaires La nouvelle session parlementaire est ouverte depuis le 4 février et il s’agit désormais selon les termes de la présidente (Executive Director ) Amy Marlowede «de  limiter la casse ». Le service public, selon elle, est en danger ainsi que l'équité.  "Les parents de l’Alabama ont toujours pu choisir que leurs enfants fréquentent une école privée, une école religieuse ou une école à domicile. Jusqu’à tout récemment, ils ne demandaient pas aux contribuables de subventionner leur choix. Le choix n’est pas la question - il ne l’a jamais été - le détournement des ressources publiques vers les poches privées est le problème"

Un système de ESA a été mis en place, suivant les recommendations du Project 2025 et l’expérimentation mise en place en Arizona LES ESA | Provence.education.com

La loi permet au ministère du Revenu (ALDOR) de gérer les comptes d’épargne pour l’éducation (ESA) des étudiants approuvés. Le ESA serait financé par un crédit d’impôt remboursable offert aux parents admissibles. Le crédit individuel serait de 7 000 $ pour les élèves des écoles participantes, tandis que celui des élèves non participants — comme les étudiants à la maison — est de 2 000 $ par élève et de 4 000 $ par famille.

Une ESA peut être utilisée pour payer les frais de scolarité, le tutorat, les thérapies éducatives et autres dépenses d’éducation qualifiées dans des écoles agréées dans l’ensemble de l’état. Les PSE sont des personnes ou des organisations qu’ALDOR autorise à fournir des biens et services éducatifs aux familles participantes.  La direction de l’AEA rappelle qu’une première tentative législative du Choose Act avait été repoussée par les parlementaires et que cette fois (février-mars 2024), elle avait choisi de ne pas prendre une position politique anti-républicain, était restée neutre, mais qu’elle avait conseillé à tous les membres de faire du lobbying. (while still working behind the scenes to change the legislation.). En vain. Les limites et contorsions  de l’action associative que n’est pas syndicale dans le cadre restreint de la constitution de l’Alabama.  Elle se concentre désormais sur une action demandant une limite des fonds publics (salary cap) finançant les autres modes d’enseignement.

Le journal de l’association sous la plume de sa rédactrice en chef et Executive Director Amy Marlowe développe l’argument financier (cf photo)  « Chaque fois que la foule des pro CHOOSE vient à l’Assemblée législative de l’Alabama pour demander que plus de fonds publics soient détournés vers les écoles privées, c’est toujours le même refrain: « l’argent suit simplement l’enfant ; » ». Permettre aux parents de faire le meilleur choix pour leur famille; » etc. (...) "L’expression « choix universel de l’école » est aussi authentique que de dire à quelqu’un de bénir votre cœur. Ce qu’ils veulent vraiment dire, c’est que les familles riches qui ont envoyé leurs enfants dans des écoles privées ségrégationistes pendant des générations recevront une aide du gouvernement pour le faire. Les parents recevront un crédit école (ESA) , peu importe le montant de leur salaire. Lorsqu’il y a une vérification des ressources dans le cadre de CHOOSE pour les deux premières années, c’était juste un coup d'esbrouffe pour faire passer la facture - l’argent réel commence à couler en 2026-2027 lorsque les mieux nantis commencent à recevoir leur aide. » Elle relève que plusieurs programmes comme  l'aide aux écoles des quartiers défavorisés et aux personnes handicapées sont menacés.

Tout le monde attend donc cette intervention publique du président Trump, prévue dans les prochains jours, quant à l’ampleur du désengagement du fédéral  Ph.WALLEZ

Liens AEA

National Education Association 

https://www.nea.org

 

 

LEGENDES Bravant neige et grand froid - Bernie Sanders a soutenu les revendications des manifestants comme d'autres parlementaires (photos NEA)

Une manifestation nationale à Washington

Les membres et dirigeants de la National Education Association revendiquant trois millions d'enseignants sont descendus au Capitole le 12 février " pour défendre la protection des élèves et des écoles publiques."

Des centaines de membres, parents, élèves, alliés et une douzaine de membres du Congrès dont Bernie Sanders ont bravé la neige pour se joindre au assemblement, dirigé par la présidente de l’AEN, Becky Pringle, afin de protéger les étudiants et les écoles publiques.

Elle a exhorté les membres du Congrès à s’opposer à la secrétaire à l'Education Linda McMahon et au plan du Projet 2025 visant à démanteler le ministère de l’Éducation et "à affaiblir les écoles publiques". « Au cours de mes voyages, j’ai entendu des parents et des éducateurs dire qu’ils voulaient plus de ressources, plus d’occasions qui aideraient les élèves à vivre dans leur splendeur. Ils ne veulent pas démanteler les écoles publiques et les privatiser », a déclaré le président de l’NEA, Pringle.

« Tout à fait le contraire », a-t-elle poursuivi. « Au lieu d’envoyer de l’argent aux écoles privées, ils veulent que nous renforcions les écoles publiques, où 90% des enfants vont, et non qu’on leur enlève de l’argent. Ils veulent s’associer avec nous — aux niveaux local, étatique et fédéral — pour faire en sorte que nos écoles aient ce dont elles ont besoin afin que nous puissions réduire la taille des classes, recruter du personnel qualifié et assurer la sécurité des élèves. »