Cité internationale: un double défi pédagogique
Rachid, élève de 6e, range avec précaution ses affaires dans un casier personnel à l’étage. Le côté neuf de l’établissement, ouvert en septembre, lui inspire un respect évident après des années passées dans une école vétuste marseillaise désormais en rénovation. Sa mère, un hijab cachant sa chevelure, regarde avec affection ce qui sera peut-être le premier ticket dans l’ascenseur social de cette famille première génération immigrée. « Nous venons d’un autre arrondissement, pas évident de le conduire ici tous les jours, mais cela vaut la peine. C’est un l’établissement prestigieux. Et notre fils mérite cela, il a beaucoup travaillé en classe ». dit-elle.
Isabelle Négrel, la proviseure de l'établissement, évoque « 20 nationalités, des pays voisins, de tous les arrondissements de Marseille, de l’Académie, de Tahiti, de la Havane, des quatre coins du monde ». Plus loin, une famille d’asiatiques regarde étonnée le puzzle de cette cérémonie d’inauguration, le père est cadre à CMA CGM, troisième armateur du monde, et dont la Tour domine la cité.
Les élèves sont tous des premiers de classe, mais une « tête » bien pleine des quartiers de Marseille est-elle aussi performante académiquement parlant que celle d’un enfant de cadre parfois international qui s’est installé sur le périmètre de Euroméditerranée ? Côté réponse pédagogique, ce sera souvent du cas par cas, avec sans doute du soutien pour certains. Le Rectorat s’y est préparé, précisant dans sa présentation « La prise en compte de l’hétérogénéité des publics accueillis : le standard attendu en section internationale n’obère pas l’accompagnement des besoins de chaque élève ». A la difficulté linguistique d’enseignement renforcé dans un panel de cinq langues ( seront proposées dès l’école élémentaire : Allemand, Arabe, Anglais britannique, Chinois et Espagnol, plus l’anglais américain à partir de la seconde) s’ajoute donc l’inconnue de l’hétérogénéité du niveau scolaire dans les autres matières, sachant que l’examen des dossiers d’admission a tamisé a priori les élèments d'un certain nombre d’établissements du bassin de recrutement marseillais étant classés en réseau éducation prioritaire. On sait que ce classement, qui date des années 80, maintes fois modifié fait l’objet d’un renforcement des moyens, pas suffisant selon la majorité des syndicats enseignants.
1995. la date est une balise.
Les promotions pionnières de cette première rentrée (trois classes de CP, trois classes de CM1, six classes une de secondes) seront autant de laboratoires pédagogiques dans lesquels les équipes pédagogiques testeront leur ingéniosité et faculté d’adaptation. Clairement la cité travaille déjà à la fois sur la mixité sociale et interculturelle, sujet sur lequel nous reviendrons en détail.
Le projet initial imaginait un scénario peut-être en cours de réalisation, avec de nombreuses entreprises internationales s’installant sur le périmètre Euroméditerranée. A été clairement dessiné dans les discours le profil d’un lycéen maitrisant parfaitement une langue étrangère après une scolarité complète à la cité, poursuivant des études à spécialité dans les locaux de Aix-Marseille Université, compétences lui permettant d’obtenir un poste important dans le réseau d’entreprises installées et restant donc à Marseille. La Tour CMA-CGM employant 2700 employés, avec plus de 60 nationalités représentés, l’entreprise salariant 6000 salariés sur Marseille (source des chiffres : site CMA CGM) est la préfiguration espérée d’un marché du travail futur encore plus tourné vers l’international, les entreprises jouant un rôle de bancs d’essai par les internships à l’étranger proposés aux étudiants à l’image de CMA CGM ;
L’expression « début d’une grande aventure » est souvent revenue dans ces allocutions. Renaud Muselier, président de la Région Provence Alpes Côte d’Azur, principal financeur sur les 100 millions d'euros (52%), Département (34%), Ville (14%) faisait un flash back. « Déjà, en 1995, lors du lancement d’Euroméditerranée, cet outil nous semblait une évidence. Je le soutiens depuis cette époque. Et je dois souligner que le recteur Beigner, parti depuis, nous a grandement appuyés».
1995. la date est une balise. Marseille est alors au plus mal. Selon l’INSEE, en 1995, Marseille avait perdu près de 50 000 emplois en 20 ans et affichait un taux de chômage de 22 %, poussant 150 000 personnes à quitter la ville. Le docteur Vigouroux, maire de 1986 à 1995, avait posé les bases de la transformation du quartier de la Joliette. Le nouveau maire, Jean-Claude Gaudin, élu en 25 juin 1995., prenait le relais du projet. L’Etat et le président Chirac lançaient le 13 octobre 1995 une Opération d’Intérêt National afin de dynamiser le développement économique et la création d’emplois à Marseille et dans la métropole. Un établissement Public d’Aménagement Euroméditerranée (EPAEM) sur un périmètre originel de 300 ha était créé dont Renaud Muselier sera président pendant 13 ans. Après deux étapes, l’effort se poursuit (voir article), un bilan donc temporaire a été rendu public en octobre dans un rapport, avec l’annonce de la création de 56 172 emplois depuis le début.
Certains ont reproché aux aménageurs et décideurs de dénaturer la Marseille populaire, havre pour les immigrés. L’installation de cette zone d’affaires a modifié la composition démographique et CSP. La dernière étude menée par l’INSEE confirme une tendance claire: "Dans le centre ancien, la part relative des ouvriers et des employés se replie nettement dans certaines zones concernées, au cours des années 2000, par d’importantes opérations de rénovation urbaine, en particulier la Joliette (2e arrondissement) (….). Dans ces quartiers, le dynamisme démographique passe par un accroissement sensible du nombre et de la proportion de résidents cadres ou professions intellectuelles supérieures (de + 7 % à + 10 % par an depuis 1999). (…) La part des résidents âgés de 60 ans ou plus diminue nettement, surtout à la Joliette (- 9 points)."
La crainte manifestée "d’une homogénéisation sociale du public scolaire qui sera majoritairement issu des CSP+ et la mise en place d’un entre-soi » est hypothèse raisonnable, mais pas inscrite dans le marbre, si un programme de logements sociaux est mené à terme. Les élèves et parents de l'école du parc Bellevue, dans un quartier encore plus pauvre, ne manifestaient pas lors de la cérémonie, une quelconque opposition au concept de la Cité. Ils demandaient à être hébergés pendant deux ans, le temps du chantier dans leur établissemen (voir article par ailleurs). Ph.W



- ENSEIGNEMENT RENFORCE
- À l’école élémentaire, au moins 3 heures par semaine dans la langue de section.
- Au collège, trois cours dans la langue de section : Langue vivante A (4 heures par semaine en 6ème), Langue et littérature (4 heures par semaine) et une partie du programme d’Histoire-géographie (ou de Mathématiques pour la section chinoise). S’ajoutent à cela les cours de Langue vivante B et C (Arménien, Hébreu, Italien, Portugais, Provençal, Russe) à partir de la classe de Cinquième.
Au lycée, mêmes cours en langue de section + un enseignement de Connaissance du monde (2h par semaine en Première et Terminale) et un enseignement Approfondissement culturel et linguistique (2h par semaine en Première et en Terminale). La discipline non-linguistique (Histoire-Géographie ou Mathématiques en section chinoise) est enseignée pour moitié en français (2 heures par semaine) et pour moitié dans la langue de section (2h par semaine).
À noter : la section Anglais américain n’ouvre qu’à partir de la Seconde